VOYAGE EN ICARIE:
Le mythe d'Icare  :
C'est par ce titre qu'André Comte-Sponville s'est imposé sur notre scène philosophique. Je souhaite le même succès à Ivan Chabanaud dans le domaine qu'il a fait sien, d'autant que les deux démarches - les deux envols ? - me paraissent comparables et compatibles. Pour le philosophe comme pour l'artiste, en cette fin de millénaire, le ciel est en quelque sorte à construire. L'artiste comme le philosophe, mais à sa manière, nous mène à ce point où la conscience de l'existence se convertit en étonnement. Car l'étonnement est aussi bien un sentiment d'artiste que de philosophe. Car le monde est l'illusion fondamentale, celle dont on ne se déprend pas.
Ivan Chabanaud nous dit qu'Icare fut victime de son habileté. En cela il s'apparente a Prométhée, et aussi bien peut symboliser l'homme. En vérité, Icare a choisi la difficulté, au lieu de s'aménager une niche dans le labyrinthe ... Il a tenu pour négligeable le risque de l'échec. Et sa leçon demeure : nous avons vocation à échapper a cette déchéance, la pesanteur. Nous retrouverons cette vertu originelle, la légèreté. Au moment où vous croirez que tout est perdu, vous vous élèverez.
Ce que montre Ivan Chabanaud, c'est que notre monde ne se dissout pas dans la lumière, qu'il s'y reconstitue comme les ailes d'Icare se reforment pour battre de nouveau l'air de la liberté, et rebondir vers l'azur. Il nous montre aussi que le réel et l'irréel s'imbriquent et s'échangent. Il nous montre encore que la tragédie peut se dépasser dans le jeu, tout en sachant que le jeu conservera une ombre de tristesse, comme l'amertume au bout de la gorgée de bière.
N'empêche, il est possible de transfigurer le quotidien, telle est même la noble tâche de l'artiste, et à ce propos Ivan Chabanaud exprime une nouvelle signification du mythe : si on veut s'envoler, c'est pour retrouver nos proches, dans une sorte d'empyrée ou de musée aérien. Un de ses amis m'a dit : "Ivan Chabanaud, c'est un ange". Je souscris à ce jugement, j'y ai qualité, mais j'ajoute : un ange humaniste - il donne ses ailes aux autres. Humaniste, l'entreprise téméraire, non, icarienne, de ce plasticien né pour mettre la technologie au service de l'esthétique, pour métamorphoser la machine cannibale en muse moderne. Dans le même esprit, il récuse l'arbitraire de la hiérarchie, il entend faire du regard qui transcende notre finitude la chose la mieux partagée : ainsi il se propose de célébrer, aussi bien que les trésors de notre culture, les gens d'ici, les gens du lieu, en particulier ce Jura qui invente la coopérative. S'il fait l'apologie de la banalité, c'est au sens du four banal où jadis le village se réunissait. Mais il congédie le suzerain et il invite l'assemblée dans son agora verticale - dans ce ciel métaphorique où voyagent les images sibylles ou courtisanes austères. Oui, son entreprise est plus que de communication, elle est d'amitié, d'affection. A cet Icare que nous sommes vous et moi, sans toujours le savoir, sans toujours l'assumer, il veut donner toutes ses chances.
 

François George